Par attribut je comprends ce que la compréhension perçoit d’une substance comme constituant son essence.
Dans une lettre à Oldenburg de 1661 Spinoza écrit: «Il faut noter que je comprends par attribut tout ce qui se conçoit par soi et en soi, de sorte que son concept n’implique pas le concept d’une autre chose. Par exemple l’extension se conçoit par soi et en soi, mais non pas le mouvement. En effet, il se conçoit en autre chose et son concept implique l’extension.»
Nous traduisons intelligere par «comprendre» et intellectus par «compréhension» pour garder un même champ sémantique. Comme Spinoza fait un usage particulier de ces termes il nous a semblé opportun de ne pas garder le terme classique «entendement».
Il y a eu beaucoup de controverses au sujet de la définition de l’attribut. La question central était : l’attribut tel que Spinoza le définit est-il «attribué» à la substance par la compréhension, sous-entendu humain, au titre d’une représentation subjective, ou bien doit-il être considéré comme appartenant à sa réalité objective ?
Quoi qu’il en soit il semble que la notion de compréhension est ici exploitée sans avoir été préalablement définie : mais on peut considérer que c’est un terme générique pour «la compréhension» pour toute compréhension par toute personne, un acte du «penser» en général. Si l’«on» saisit une caractéristique qui exprime l’essence de toutes choses, alors on le nomme l’attribut de ce que c’est d’être. C’est non seulement la manière d’être de la substance elle-même mais aussi comment elle se manifeste, comment elle est connue comme elle est.
Ici la référence à la compréhension, intervient dans la définition de l’attribut avec une valeur absolue : l’attribut est ce que la compréhension, et non notre propre compréhension ou la compréhension humaine, perçoit de la substance comme constituant son essence. Si le fait de comprendre suppose l’exercice d’une pensée en acte, celui-ci s’effectue dans des conditions qui lui donnent une portée non pas particulière, mais universelle.
À la fin du de Deo, au sujet de la compréhension, Spinoza dira dans ce sens qu’elle est « la chose que nous percevons le plus clairement » E1, scolie de la prop.31
Lorsque Spinoza écrit que « la compréhension perçoit la substance » ou plutôt qu’elle « perçoit quelque chose au sujet de la substance » il ne veut certainement pas dire qu’elle en forme une représentation arbitraire et extérieure, mais il veut dire qu’elle l’appréhende ou la saisit telle qu’elle est, selon sa nature ou son essence.
C’est pourquoi l’attribut est saisi par la compréhension en rapport avec la substance «comme ce qui constitue son essence». Les termes «constituer», «exprimer», «appartenir», tout cela est «impliqué» par l’attribut et donc aussi par son concept.
On peut dire que l’attribut explique la substance, c’est-à-dire qu’il fait comprendre ce qu’est la substance, nécessairement telle qu’elle est en soi. En d’autres termes «chacun exprime la réalité ou l’être de la substance» (E1, scolie prop.10)
Il est implicitement affirmé que la compréhension est l’aptitude de percevoir les essences des choses, ce qui pose la question de savoir si ces essences subsistent en dehors de la compréhension qui les perçoit ou bien si elles n’ont de réalité qu’au point de vue de cette même compréhension : dans le dernier cas, elles seraient seulement des idées ou des représentations et non des caractères constitutifs des choses.
On peut admettre que sur ce point la réponse se trouve dans la question : définir est par excellence l’activité de penser par laquelle nous appréhendons des essences ; et cette activité ne se définit pas autrement qu’à travers son exercice.
Si nous avons l’impression de tourner en rond, c’est parce que nous sommes d’emblée pris et entrainées dans le cercle d’une pensée effectivement en acte, dont nous ne sommes pas subjectivement les auteurs, ni a fortiori les meneurs ou les manipulateurs.
C’est dans ce sens que ce qui est en soi substance se donne ou s’exprime à une telle pensée en acte à travers une unique forme qui est celle de l’attribut : c’est comme attribut que la compréhension saisit et connaît la substance dans sa réalité essentielle.
Cette manière de considérer l’attribut comme forme constitutive de la substance telle que l’appréhende la compréhension est originale et appartient en propre à Spinoza.
L’attribut tel que Spinoza le conçoit n’est pas une propriété, une qualité ou un «propre» attaché ou attribué à une substance, mais c’est une détermination intrinsèque de l’être de cette substance tel qu’il peut être conçu par la compréhension.
Per attributum intelligo id quod intellectus de substantia percipit tanquam ejusdem essentiam constituens.
...
...