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E1 Appendice

Appendice

J’ai expliqué dans ce qui précède la nature de la substance-dieu et ses propriétés. Savoir, qu’elle existe nécessairement, qu’elle est unique, qu’elle est et qu’elle agit par la seule nécessité de sa nature, qu’elle est la cause libre de toutes choses et en quelle manière elle l’est. Que toute est en la substance-dieu et dépend d’elle de telle sorte que sans elle rien ne peut être ni être conçu; enfin que tout a été prédéterminé par la substance-dieu, non certes par la liberté de la volonté, autrement dit par son bon plaisir absolu, mais par la nature absolue de la substance-dieu, c’est-à-dire sa puissance infinie.
De plus, partout où l’occasion s’en est présentée, j’ai eu soin d’écarter les préjugés qui pouvaient empêcher de percevoir mes démonstrations. Mais il en reste encore un bon nombre qui pouvaient et peuvent eux aussi, – eux surtout! – empêcher les êtres humains de pouvoir embrasser l’enchaînement des choses de la façon dont je l’ai expliqué: aussi ai-je estimé qu’il valait bien la peine de les soumettre ici à l’examen de la raison. Tous les préjugés que j’entreprends ici de signaler dépendent d’un seul: les êtres humains supposent communément que les choses de la nature agissent toutes, comme eux-mêmes, en vue d’une fin; que dis-je !, ils posent comme certain que la substance-dieu elle-même dirige tout vers une fin bien précise: ils disent en effet que la substance-dieu a tout fait en vue de l’être humain, et qu’elle la fait l’être humain pour qu’il lui rende un culte. C’est donc ce seul préjugé que je vais d’abord prendre en considération: je chercherai, premièrement, la cause pour laquelle la plupart des gens s’en satisfont et pourquoi tout le monde est si enclin par nature à l’embrasser; ensuite je montrerai la fausseté; et enfin, je montrerai comment en sont issus les préjugés sur le bien et sur le mal, sur le mérite et sur la faute, sur l’éloge et sur le blâme, sur l’ordre et sur la confusion, sur la beauté et la laideur, et autres du même genre.
Mais d’en donner la déduction, à partir de la nature de la mens humaine, ce n’est pas ici le lieu. Il me suffira de prendre ici pour principe de départ ce qui doit être reconnu par tout le monde: que tous les êtres humains naissent ignorants des causes des choses, et que tous ont l’apétit de rechercher ce qui leur est utile et sont conscients de cet appétit. Il s’ensuit en effet, premièrement, que si les êtres humains s’imaginent qu’ils sont libres, c’est parce qu’ils sont conscients de leurs volitions et de leur appétit, sans penser même en songe aux causes qui les disposent à avoir appétit et volition, ignorants qu’ils sont de ces causes. Il s’ensuit en second lieu que les êtres humains font tout ce qu’ils font en vue d’une fin, à savoir en vue de l’utile dont ils ont l’appétit; d’où vient que, toujours, ce qu’ils cherchent à savoir concernant les actions passées, ce sont uniquement leurs causes finales, et que, lorsqu’on les leur a apprises, ils s’en tiennent là parce qu’ils n’ont aucun motif de douter davantage. S’ils ne peuvent pas les apprendre d’autrui, il ne leur reste qu’à se retourner vers eux-mêmes et à réfléchir aux fins qui ont coutume de les déterminer eux-mêmes à de telles actions, et c’est ainsi que, nécessairement, ils jugent d’après leur propre complexion la complexion d’autrui. Mieux, ils rencontrent, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’eux-mêmes, bon nombre de moyens dont la contribution n’est pas mince pour obtenir leur utile propre: par exemple des yeux pour voir, des dents pour mâcher, des végétaux et des animaux pour se nourrir, le soleil pour donner de la lumière, la mer pour nourrir les poissons etc. De là vient qu’ils considèrent tous les êtres naturels comme des moyens en vue de leur utile propreé. Et comme ils savent bien qu’ils ne se sont pas ménagés eux-mêmes ces moyens, mais qu’ils les ont trouvés, ils ont eu là une raison de croire qu’il y a quelqu’un d’autre qui les a ménagés pour leur usage. Car une fois les choses considérées comme des moyens, il leur a été impossible de croire qu’elles s’étaient faites elles-mêmes; mais, en raisonnant d’après les moyens qu’ils ont eux-mêmes l’habitude de se ménager, il leur a bien fallu conclure qu’il y avait, pour gouverner la nature, un ou plusieurs maîtres, jouissant de la liberté des êtres humains, qui s’étaient occupés de tout pour eux et qui avaient tout fait pour leur usage. Quant à la complexion de ces maîtres, n’en ayant jamais rien appris, ils ont bien dû là aussi en juger d’après la leur: ils ont donc posé que si les dieux gouvernent tout pour l’usage des êtres humains, c’est afin de se les attacher et d’en être suprêmement honorés. D’où vient que chacun a inventé, selon sa propre complexion, des façons différentes de rendre à Dieu un culte, afin qu’il le chérisse plus que tous les autres et gouverne la nature entière dans l’intérêt de son désir aveugle et de son insatiable cupidité. Voilà comment ce préjugé a tourné à la superstition, et poussé dans les mens des racines profondes: telle a été la cause pour laquelle chacun a dû consacrer le principal de ses efforts à comprendre et à expliquer les causes finales de toutes choses. Mais, alors qu’ils ont cherché à montrer que la nature ne fait rien en vain (c’est-à-dire rien qui ne soit à l’usage des êtres humains), ils semblent bien n’avoir montré rien d’autre qu’une nature et des dieux délirant tout autant que les êtres humains. Voyez, je vous prie, où finalement on en est arrivé ! Parmi tant de phénomènes naturels avantageux, il a bien fallu qu’ils en rencontrent bon nombre de nuisibles: tempêtes, tremblements de terre, maladies et ainsi de suite, Ils ont posé que ces événements étaient causés par la colère des dieux, irrités des offenses que les êtres humains leur font, autrement dit des fautes commises dans le culte qu’on leur rend. L’expérience avait beau crier jour après jour le contraire, et montrer par une infinité d’exemples qu’avantages et inconvénients adviennent pêle-mêle aux pieux et aux impies à égalité, ils n’ont pas démordu pour autant du préjugé invétéré. En effet il leur a été plus facile de ranger ce fait, avec d’autres, parmi les choses inconnues dont ils ignoraient l’usage, et de conserver ainsi présentement leur état inné d’ignorance, que de renverser tout cet édifice et d’en inventer un nouveau. Ils ont donc posé comme une certitude que les jugements divins dépassent de très loin lu portée des humains: cause qui assurément, à elle toute seule, aurait suffi pour que la vérité restât éternellement cachée au genre humain, si la mathématique, qui s’occupe non pas des fins mais seulement des essences et des propriétés des figures, n’avait montré aux êtres humains une autre norme de vérité. Au reste, outre la mathématique, on peut assigner aussi d’autres causes (qu’il serait superflu de recenser ici) qui ont pu agir sur les êtres humains, pour faire qu’ils se rendent compte de ces préjugés communs et les conduire à une connaissance véritable des choses.

Par là j’ai suffisamment expliqué le premier point que j’ai promis. Il s’agit maintenant de montrer que la nature n’a aucune fin qui lui soit fixée d’avance, et que les causes finales ne sont toutes que des fictions humaines: nul besoin pour cela d’être long. Je crois en effet l’avoir déjà suffisamment établi, tant lorsque j’ai montré les fondements et les causes d’où ce préjugé a tiré son origine, que par la proposition 16 et les corollaires de la proposition 32, sans oublier tout ce que j’ai dit pour montrer que toutes choses dans la nature se déroulent avec une certaine nécessité éternelle et une souveraine perfection. J’ajouterai pourtant encore une remarque: cette doctrine de la finalité bouleverse la nature de fond en comble. Car ce qui en réalité est une cause, elle le considère comme un effet et inversement; ensuite, ce qui est par nature le premier, elle en fait le dernier; et enfin, ce qui est le plus élevé et le plus parfait, elle le rend le plus imparfait. Car (si on laisse de côté les deux premiers points, puisqu’ils sont de soi manifestes), les proposition 21, 22 et 23 établissent que l’effet le plus parfait est celui qui est produit par la substance-dieu immédiatement, et que plus nombreuses sont les causes intermédiaires qu’une chose requiert pour être produite, plus elle est imparfaite. Mais si les choses qui ont été produites par la substance-dieu immédiatement avaient été faites pour que la substance-dieu atteigne par là son but final, si telle avait été leur cause, du coup les dernières, à cause desquelles les premières ont été faites, seraient nécessairement les plus excellentes de toutes. Ajoutons que cette doctrine fait disparaître la perfection de la substance-dieu. Car si la substance-dieu agit en vue d’une fin, c’est que nécessairement elle a de l’appétit pour quelque chose dont elle manque.
Théologiens et métaphysiciens ont beau faire un distinguo entre fin d’indigence et fin d’assimilation, ils conviennent pourtant que les actions de Dieu ont toutes eu pour fin Dieu lui-même et non point les choses à créer, puisqu’avant la création ils ne peuvent rien assigner en dehors de Dieu en vue de quoi Dieu agirait; et ainsi ils sont bien forcés de convenir que Dieu a manqué de ce en vue de quoi il a voulu se ménager des moyens, et qu’il l’a désiré, comme il est clair de soi.
Il ne faut pas ici passer sous silence que les partisans de cette doctrine, qui dans l’assignation aux choses de causes finales ont voulu faire étalage de leur ingéniosité, ont introduit pour prouver ce point de leur doctrine une nouvelle façon d’argumenter: je veux parler de la réduction, non plus à l’impossible, mais à l’ignorance. Ce qui montre bien qu’ils n’ont eu aucun autre moyen pour argumenter en faveur de cette doctrine. Car supposons par exemple qu’une pierre soit tombée du haut d’un certain toit sur la tête d’un certain homme et qu’elle l’ait tué, voici de quelle façon ils vont démontrer que c’est pour tuer l’homme que la pierre est tombée. Si en effet ce n’est pas dans ce but et parce que Dieu le voulait que la pierre est tombée, comment tantde circonstances simultanées (et souvent, de fait, elles sont très nombreuses) auraient-elles pu concourir par hasard? On répondra peut-être que l’événement est arrivé du fait que le vent a soufflé, et que l’homme passait par là. Mais ils insisteront: pourquoi le vent a-t-il soufflé à ce moment-là? pourquoi à ce même moment l’homme passait-il par là? Si on répond cette fois que si le vent s’est levé à ce moment c’est parce que la mer avait commencé à s’agiter la veille, lorsque le temps était encore serein, et que l’homme avait été invité par un ami, ils redoubleront leurs instances, car ce genre de demande est sans fin: mais pourquoi la mer était-elle agitée? pourquoi l’homme a-t-il été invité pour ce jour-là? Et ils ne cesseront pas de demander ainsi de proche en proche les causes des causes, jusqu’à ce qu’on se soit réfugié dans la volonté de Dieu, c’est-à-dire dans l’asile de l’ignorance.

Même chose aussi quand ils voient l’assemblage d’un corps humain: ils sont frappés de peur, et parce qu’ils ignorent les causes d’un art si grand, ils en concluent au caractère non point mécanique, mais divin ou surnaturel de l’art qui l’a assemblé et qui l’a constitué de telle façon qu’aucune de ses parties ne nuise à aucune autre, D’où une conséquence: qui recherche les causes véritables des miracles, qui travaille à comprendre en savant les choses de la nature au lieu de s’en étonner comme un sot, est tenu un peu partout pour hérétique et impie, et dénoncé à grands cris par ceux que la foule adore comme étant les interprètes de la nature et des dieux. Car ils savent bien que la suppression de l’ignorance supprime l’étonnement stupéfait, c’est-à-dire l’unique moyen qu’ils ont pour argumenter et protéger leur autorité. Mais je laisse ce point, et je passe à ce que j’ai décidé de traiter ici en troisieme lieu.

Une fois les êtres humains persuadés que tout ce qui arrive arrive à cause d’eux, il leur a bien fallu juger que le principal en chaque chose était ce qui leur était à eux-mêmes le plus utile, et tenir pour les plus excellentes toutes les choses qui les affectaient au mieux. D’où l’inévitable formation des notions suivantes, destinées à expliquer la nature des choses: bon et mauvais, ordre et confusion, chaud et froid, beauté et laideur; et parce qu’ils s’estiment libres, de là aussi la naissance des notions suivantes: éloge et blâme, faute et mérite. Je reviendrai plus loin sur ces dernières, après avoir traité de la nature humaine. Je vais ici expliquer brièvement les premières. Tout ce qui contribue à la santé et au culte de Dieu, ils l’ont appelé bon; et ils ont appelé mauvais ce qui leur est contraire. Par ailleurs, ceux qui ne comprennent pas la nature n’affirment rien sur les choses, ils se contentent d’imaginer ces choses et prennent cette imagination pour de la compréhension : aussi croient-ils fermement qu’il y a de l’ordre dans les choses, ignorants qu’ils sont de la nature des choses et de la leur. Car si les choses sont ainsi disposées que, lorsqu’elles nous sont représentées par les sens, il nous soit facile de les imaginer et par conséquent facile de nous en souvenir, nous disons alors qu’elles sont en bon ordre ou ordonnées; dans le cas contraire, nous pouvons disons qu’elles sont en désordre, autrement dit qu’elles sont confuses. Et comme ce que nous pouvons imaginer facilement nous agrée davantage que le reste, les êtres humains préfèrent, pour cette raison, l’ordre à la confusion, comme si l’ordre était dans la nature quelque chose de plus qu’un rapport à notre imagination; et voilà pourquoi aussi ils disent que Dieu a tout créé avec ordre, et de cette façon, à leur insu, ils attribuent à La substance-dieu de l’imagination, à moins peut-être qu’ils ne veuillent que la providence de La substance-dieu ait eu souci de l’imagination humaine en disposant toutes choses de façon telle qu’ils puissent le plus facilement les imaginer. Qu’on trouve une infinité de choses qui passent loin au-dessus de notre imagination, qu’on en rencontre une foule qui la confondent à cause de sa faiblesse, il en faudra peut-être plus pour les arrêter. Mais en voilà assez là-dessus.

Passons aux autres notions, Elles aussi ne sont rien de plus que des modes d’imaginer par lesquels l’imagination est affectée selon diverses modalités, et pourtant les ignorants les considèrent comme les attributs principaux des choses. Car ils croient, nous l’avons déjà dit, que les choses ont toutes été faites à cause d’eux; la nature de telle ou telle chose, ils l’appellent bonne ou mauvaise, saine ou gâtée et corrompue, selon qu’ils en sont affectés. Par exemple si le mouvement que donnent aux nerfs les objets représentés par l’entremise des yeux contribue à la santé, on appelle beaux les objets par lesquels il est causé, et laids ceux qui suscitent un mouvement contraire. Si maintenant c’est par les narines qu’ils mettent en mouvement la sensibilité, on les nomme odorants ou fétides. Si c’est par la langue, on les nomme doux ou amers, savoureux ou insipides, etc. Si c’est par le toucher, durs ou mous, rugueux ou lisses etc. Enfin de ceux qui émeuvent les oreilles on dit qu’ils émettent un bruit, un son ou une harmonie, et cette harmonie a troublé l’esprit des êtres humains jusqu’à leur faire croire que la substance-dieu lui aussi trouve du charme à l’harmonie. Il ne manque même pas de philosophes pour s’être persuadés que les mouvements des cieux composent une harmonie. Tout cela montre assez que chacun a jugé des choses d’après la disposition de son cerveau, ou plutôt que chacun a pris pour des choses les fictions de son imagination. Il n’est donc pas étonnant (remarquons-le également au passage) qu’entre les êtres humains il ait surgi autant de controverses que l’expérience nous l’enseigne, et d’elles, en fin de compte, le scepticisme. Car les corps humains ont beau avoir beaucoup en commun, ils ont pourtant un grand nombre de divergences. Aussi ce qui paraît bon à l’un paraît-il à l’autre mauvais, ce que l’un trouve ordonné est pour l’autre confus, ce qui est agréable à l’un est désagréable à l’autre, et ainsi de suite. Je ne m’y attarde pas, tant parce que ce n’est pas ici le lieu d’en traiter ex professo que parce que tous le savent assez d’expérience. Tout le monde ne cesse en effet de le répéter: « Autant de têtes, autant d’avis»; « chacun abonde dans son sens» ; « les différences ne sont pas moindres entre cerveaux qu’entre palais». Ces sentences le montrent assez, les êtres humains jugent des choses d’après la disposition de leur cerveau, ils imaginent les choses plutôt qu’ils ne les comprennent. Car s’ils les avaient bien comprises, elles parviendraient, comme l’atteste la mathématique, sinon à plaire à tout le monde, du moins à convaincre tout le monde.

Ainsi voyons-nous que toutes les notions par lesquelles la foule a coutume d’expliquer la nature ne sont que des modes d’imaginer, et que ce qu’elles indiquent n’est la nature d’aucune chose mais seulement un état de l’imagination. Puisqu’elles possèdent des noms, comme s’il s’agissait d’êtres ayant une existence en dehors de l’imagination, je les appelle des êtres non pas de raison, mais d’imagination. Et ainsi on peut repousser aisément tous les arguments qu’on va chercher contre nous dans ce type de notions, Voici en effet comment beaucoup ont coutume d’argumenter: si tout a suivi de la nécessité de la nature très parfaite de la substance-dieu, d’où viennent tant d’imperfections dans la nature? Corruption des choses qui va jusqu’à la puanteur, difformité des choses qui suscite la nausée, confusion, mal, faute, et ainsi de suite .., La réfutation est facile, je viens de le dire. Car la perfection des choses doit se mesurer à leur seule nature et et puissance; aussi les choses ne sont-elles pas plus ou moins parfaites parce qu’elles charment la sensibilité des êtres humains ou qu’elles la heurtent, parce qu’elles sont avantageuses à la nature humaine ou qu’elles lui sont contraires. Quant à ceux qui demandent: pourquoi la substance-dieu n’a-t-elle pas crée tous les êtres humains en les faisant tels qu’ils se gouvernent sous la seule direction de la raison? Je n’ai qu’une réponse: c’est parce que la matière ne l’a pas manqué pour tout créer, depuis le degré de perfection le plus élevé jusqu’au degré le plus bas, ou, pour parler plus proprement, parce que les lois de sa nature ont eu assez d’amplitude pour suffire à produire tout ce qui peut être conçu par une compréhension infini, comme je l’ai démontré dans la proposition 16.

Voilà pour les préjugés que j’ai pris l’engagement de relever ici. S’il en reste encore quelques-uns de cette farine, chacun pourra s’en corriger en méditant un peu.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


Texte latin

His Dei naturam ejusque proprietates explicui ut quod necessario existit; quod sit unicus; quod ex sola suæ naturæ necessitate sit et agat; quod sit omnium rerum causa libera et quomodo; quod omnia in Deo sint et ab ipso ita pendeant ut sine ipso nec esse nec concipi possint; et denique quod omnia a Deo fuerint prædeterminata, non quidem ex libertate voluntatis sive absoluto beneplacito sed ex absoluta Dei natura sive infinita potentia. Porro ubicunque data fuit occasio, præjudicia quæ impedire poterant quominus meæ demonstrationes perciperentur, amovere curavi sed quia non pauca adhuc restant præjudicia quæ etiam imo maxime impedire poterant et possunt quominus homines rerum concatenationem eo quo ipsam explicui modo, amplecti possint, eadem hic ad examen rationis vocare operæ pretium duxi. Et quoniam omnia quæ hic indicare suscipio præjudicia pendent ab hoc uno quod scilicet communiter supponant homines omnes res naturales ut ipsos propter finem agere, imo ipsum Deum omnia ad certum aliquem finem dirigere pro certo statuant : dicunt enim Deum omnia propter hominem fecisse, hominem autem ut ipsum coleret. Hoc igitur unum prius considerabo quærendo scilicet primo causam cur plerique hoc in præjudicio acquiescant et omnes natura adeo propensi sint ad idem amplectendum. Deinde ejusdem falsitatem ostendam et tandem quomodo ex hoc orta sint præjudicia de bono et malo, merito et peccato, laude et vituperio, ordine et confusione, pulchritudine et deformitate et de aliis hujus generis. Verum hæc ab humanæ mentis natura deducere non est hujus loci : satis hic erit si pro fundamento id capiam quod apud omnes debet esse in confesso nempe hoc quod omnes homines rerum causarum ignari nascuntur et quod omnes appetitum habent suum utile quærendi, cujus rei sunt conscii. Ex his enim sequitur primo quod homines se liberos esse opinentur quandoquidem suarum volitionum suique appetitus sunt conscii et de causis a quibus disponuntur ad appetendum et volendum, quia earum sunt ignari nec per somnium cogitant. Sequitur secundo homines omnia propter finem agere videlicet propter utile quod appetunt; unde fit ut semper rerum peractarum causas finales tantum scire expetant et ubi ipsas audiverint, quiescant; nimirum quia nullam habent causam ulterius dubitandi. Sin autem easdem ex alio audire nequeant, nihil iis restat nisi ut ad semet se convertant et ad fines a quibus ipsi ad similia determinari solent, reflectant et sic ex suo ingenio ingenium alterius necessario judicant. Porro cum in se et extra se non pauca reperiant media quæ ad suum utile assequendum non parum conducant ut exempli gratia oculos ad videndum, dentes ad masticandum, herbas et animantia ad alimentum, solem ad illuminandum, mare ad alendum pisces, hinc factum ut omnia naturalia tanquam ad suum utile media considerent et quia illa media ab ipsis inventa, non autem parata esse sciunt, hinc causam credendi habuerunt aliquem alium esse qui illa media in eorum usum paraverit. Nam postquam res ut media consideraverunt, credere non potuerunt easdem se ipsas fecisse sed ex mediis quæ sibi ipsi parare solent, concludere debuerunt dari aliquem vel aliquos naturæ rectores humana præditos libertate qui ipsis omnia curaverint et in eorum usum omnia fecerint. Atque horum etiam ingenium quandoquidem de eo nunquam quid audiverant, ex suo judicare debuerunt atque hinc statuerunt Deos omnia in hominum usum dirigere ut homines sibi devinciant et in summo ab iisdem honore habeantur; unde factum ut unusquisque diversos Deum colendi modos ex suo ingenio excogitaverit ut Deus eos supra reliquos diligeret et totam naturam in usum cæcæ illorum cupiditatis et insatiabilis avaritiæ dirigeret. Atque ita hoc præjudicium in superstitionem versum et altas in mentibus egit radices; quod in causa fuit ut unusquisque maximo conatu omnium rerum causas finales intelligere easque explicare studeret. Sed dum quæsiverunt ostendere naturam nihil frustra (hoc est quod in usum hominum non sit) agere, nihil aliud videntur ostendisse quam naturam Deosque æque ac homines delirare. Vide quæso quo res tandem evasit! Inter tot naturæ commoda non pauca reperire debuerunt incommoda, tempestates scilicet, terræ motus, morbos etc. atque hæc statuerunt propterea evenire quod Dii irati essent ob injurias sibi ab hominibus factas sive ob peccata in suo cultu commissa et quamvis experientia indies reclamaret ac infinitis exemplis ostenderet commoda atque incommoda piis æque ac impiis promiscue evenire, non ideo ab inveterato præjudicio destiterunt : facilius enim iis fuit hoc inter alia incognita quorum usum ignorabant, ponere et sic præsentem suum et innatum statum ignorantiæ retinere quam totam illam fabricam destruere et novam excogitare. Unde pro certo statuerunt Deorum judicia humanum captum longissime superare : quæ sane unica fuisset causa ut veritas humanum genus in æternum lateret nisi mathesis, quæ non circa fines sed tantum circa figurarum essentias et proprietates versatur, aliam veritatis normam hominibus ostendisset et præter mathesin aliæ etiam adsignari possunt causæ (quas hic enumerare supervacaneum est) a quibus fieri potuit ut homines communia hæc præjudicia animadverterent et in veram rerum cognitionem ducerentur.
His satis explicui id quod primo loco promisi. Ut jam autem ostendam naturam finem nullum sibi præfixum habere et omnes causas finales nihil nisi humana esse figmenta, non opus est multis. Credo enim id jam satis constare tam ex fundamentis et causis unde hoc præjudicium originem suam traxisse ostendi quam ex propositione 16 et corollariis propositionis 32 et præterea ex iis omnibus quibus ostendi omnia naturæ æterna quadam necessitate summaque perfectione procedere. Hoc tamen adhuc addam nempe hanc de fine doctrinam naturam omnino evertere. Nam id quod revera causa est, ut effectum considerat et contra. Deinde id quod natura prius est, facit posterius. Et denique id quod supremum et perfectissimum est, reddit imperfectissimum. Nam (duobus prioribus omissis quia per se manifesta sunt) ut ex propositionibus 21, 22 et 23 constat, ille effectus perfectissimus est qui a Deo immediate producitur et quo aliquid pluribus causis intermediis indiget ut producatur, eo imperfectius est. At si res quæ immediate a Deo productæ sunt, ea de causa factæ essent ut Deus finem assequeretur suum, tum necessario ultimæ quarum de causa priores factæ sunt, omnium præstantissimæ essent. Deinde hæc doctrina Dei perfectionem tollit nam si Deus propter finem agit, aliquid necessario appetit quo caret. Et quamvis theologi et metaphysici distinguant inter finem indigentiæ et finem assimilationis, fatentur tamen Deum omnia propter se, non vero propter res creandas egisse quia nihil ante creationem præter Deum assignare possunt propter quod Deus ageret adeoque necessario fateri coguntur Deum iis propter quæ media parare voluit, caruisse eaque cupivisse, ut per se clarum. Nec hic prætereundum est quod hujus doctrinæ sectatores qui in assignandis rerum finibus suum ingenium ostentare voluerunt, ad hanc suam doctrinam probandam novum attulerunt modum argumentandi reducendo scilicet non ad impossibile sed ad ignorantiam, quod ostendit nullum aliud fuisse huic doctrinæ argumentandi medium. Nam si exempli gratia ex culmine aliquo lapis in alicujus caput ceciderit eumque interfecerit, hoc modo demonstrabunt lapidem ad hominem interficiendum cecidisse. Ni enim eum in finem Deo id volente ceciderit, quomodo tot circumstantiæ (sæpe enim multæ simul concurrunt) casu concurrere potuerunt? Respondebis fortasse id ex eo quod ventus flavit et quod homo illac iter habebat, evenisse. At instabunt, cur ventus illo tempore flavit? Cur homo illo eodemque tempore illac iter habebat? Si iterum respondeas ventum tum ortum quia mare præcedenti die tempore adhuc tranquillo agitari inceperat et quod homo ab amico invitatus fuerat, instabunt iterum quia nullus rogandi finis, cur autem mare agitabatur? cur homo in illud tempus invitatus fuit? et sic porro causarum causas rogare non cessabunt donec ad Dei voluntatem hoc est ignorantiæ asylum confugeris. Sic etiam ubi corporis humani fabricam vident, stupescunt et ex eo quod tantæ artis causas ignorant, concludunt eandem non mechanica sed divina vel supernaturali arte fabricari talique modo constitui ut una pars alteram non lædat. Atque hinc fit ut qui miraculorum causas veras quærit quique res naturales ut doctus intelligere, non autem ut stultus admirari studet, passim pro hæretico et impio habeatur et proclametur ab iis quos vulgus tanquam naturæ Deorumque interpretes adorat. Nam sciunt quod sublata ignorantia stupor hoc est unicum argumentandi tuendæque suæ auctoritatis medium quod habent, tollitur. Sed hæc relinquo et ad id quod tertio loco hic agere constitui, pergo.
Postquam homines sibi persuaserunt omnia quæ fiunt propter ipsos fieri, id in unaquaque re præcipuum judicare debuerunt quod ipsis utilissimum et illa omnia præstantissima æstimare a quibus optime afficiebantur. Unde has formare debuerunt notiones quibus rerum naturas explicarent scilicet bonum, malum, ordinem, confusionem, calidum, frigidum, pulchritudinem et deformitatem et quia se liberos existimant, inde hæ notiones ortæ sunt scilicet laus et vituperium, peccatum et meritum sed has infra postquam de natura humana egero, illas autem hic breviter explicabo. Nempe id omne quod ad valetudinem et Dei cultum conducit, bonum, quod autem iis contrarium est, malum vocaverunt. Et quia ii qui rerum naturam non intelligunt sed res tantummodo imaginantur, nihil de rebus affirmant et imaginationem pro intellectu capiunt, ideo ordinem in rebus esse firmiter credunt rerum suæque naturæ ignari. Nam cum ita sint dispositæ ut cum nobis per sensus repræsentantur, eas facile imaginari et consequenter earum facile recordari possimus, easdem bene ordinatas, si vero contra, ipsas male ordinatas sive confusas esse dicimus. Et quoniam ea nobis præ cæteris grata sunt quæ facile imaginari possumus, ideo homines ordinem confusioni præferunt quasi ordo aliquid in natura præter respectum ad nostram imaginationem esset; dicuntque Deum omnia ordine creasse et hoc modo ipsi nescientes Deo imaginationem tribuunt nisi velint forte Deum humanæ imaginationi providentem res omnes eo disposuisse modo quo ipsas facillime imaginari possent; nec moram forsan iis injiciet quod infinita reperiantur quæ nostram imaginationem longe superant et plurima quæ ipsam propter ejus imbecillitatem confundunt. Sed de hac re satis. Cæteræ deinde notiones etiam præter imaginandi modos quibus imaginatio diversimode afficitur, nihil sunt et tamen ab ignaris tanquam præcipua rerum attributa considerantur quia ut jam diximus, res omnes propter ipsos factas esse credunt et rei alicujus naturam bonam vel malam, sanam vel putridam et corruptam dicunt prout ab eadem afficiuntur. Exempli gratia si motus quem nervi ab objectis per oculos repræsentatis accipiunt, valetudini conducat, objecta a quibus causatur pulchra dicuntur, quæ autem contrarium motum cient, deformia. Quæ deinde per nares sensum movent, odorifera vel fætida vocant, quæ per linguam, dulcia aut amara, sapida aut insipida etc. Quæ autem per tactum, dura aut mollia, aspera aut lævia etc. Et quæ denique aures movent, strepitum, sonum vel harmoniam edere dicuntur quorum postremum homines adeo dementavit ut Deum etiam harmonia delectari crederent. Nec desunt philosophi qui sibi persuaserint motus cælestes harmoniam componere. Quæ omnia satis ostendunt unumquemque pro dispositione cerebri de rebus judicasse vel potius imaginationis affectiones pro rebus accepisse. Quare non mirum est (ut hoc etiam obiter notemus) quod inter homines tot quot experimur, controversiæ ortæ sint ex quibus tandem scepticismus. Nam quamvis humana corpora in multis conveniant, in plurimis tamen discrepant et ideo id quod uni bonum, alteri malum videtur; quod uni ordinatum, alteri confusum; quod uni gratum, alteri ingratum est et sic de cæteris quibus hic supersedeo cum quia hujus loci non est de his ex professo agere, tum quia hoc omnes satis experti sunt. Omnibus enim in ore est “quot capita tot sensus”, “suo quemque sensu abundare”, “non minora cerebrorum quam palatorum esse discrimina” : quæ sententiæ satis ostendunt homines pro dispositione cerebri de rebus judicare resque potius imaginari quam intelligere. Res enim si intellexissent, illæ omnes teste mathesi, si non allicerent, ad minimum convincerent.
Videmus itaque omnes notiones quibus vulgus solet naturam explicare, modos esse tantummodo imaginandi nec ullius rei naturam sed tantum imaginationis constitutionem indicare et quia nomina habent, quasi essent entium extra imaginationem existentium, eadem entia non rationis sed imaginationis voco atque adeo omnia argumenta quæ contra nos ex similibus notionibus petuntur, facile propulsari possunt. Solent enim multi sic argumentari. Si omnia ex necessitate perfectissimæ Dei naturæ sunt consecuta, unde ergo tot imperfectiones in natura ortæ? Videlicet rerum corruptio ad fætorem usque, rerum deformitas quæ nauseam moveat, confusio, malum, peccatum etc. Sed ut modo dixi, facile confutantur. Nam rerum perfectio ex sola earum natura et potentia est æstimanda nec ideo res magis aut minus perfectæ sunt propterea quod hominum sensum delectant vel offendunt, quod humanæ naturæ conducunt vel quod eidem repugnant. Iis autem qui quærunt cur Deus omnes homines non ita creavit ut solo rationis ductu gubernarentur? nihil aliud respondeo quam quia ei non defuit materia ad omnia ex summo nimirum ad infimum perfectionis gradum creanda vel magis proprie loquendo quia ipsius naturæ leges adeo amplæ fuerunt ut sufficerent ad omnia quæ ab aliquo infinito intellectu concipi possunt producenda, ut propositione 16 demonstravi.
Hæc sunt quæ hic notare suscepi præjudicia. Si quædam hujus farinæ adhuc restant, poterunt eadem ab unoquoque mediocri meditatione emendari.
Finis partis primæ


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