Par cause de soi, je comprends ce dont l’essence implique l’existence, autrement dit, ce dont la nature ne peut se concevoir qu’existante.
La notion selon laquelle quelque chose pourrait être cause d’elle même est très controversée. Être cause de soi n’est-ce pas une contradiction dans les termes ? Ce sera le cas si on comprend la notion de cause que d’une façon transitive. Mais Spinoza semble vouloir dire qu’être cause de soi, c’est l’être dont l’existence s’explique non pas en raison de l’existence d’un autre être mais en raison de sa seule essence. En tant que tel le concept de causa sui semble ni illogique ni inconcevable.
Comme l’écrit Charles Ramond : « La notion de cause de soi, en effet, n’a de sens que si l’on y maintient la différence entre la cause et le causé. […] Confondre, dans la cause de soi, la cause et l’effet, c’est abandonner le concept lui-même, et lui substituer la notion d’un principe. » (Ramond1987, p. 445.)
L’existence serait donc l’effet immédiat et immanent de l’essence. Le coup de force de Spinoza semble consister à comprendre (intelligo) la causa sui comme une essence dynamique, une puissance-active qui est de soi-même, l’acte d’exister. Une évidence d’essence-existence qui n’a pas à être expliquée, mais seulement à être adéquatement définie.
Deleuze écrit: «En commençant l’Éthique par la définition de la cause de soi, Spinoza a une intention. Traditionnellement, la notion de cause de soi est employée avec beaucoup de précautions, par analogie avec la causalité efficiente (cause d’un effet distinct), donc en un sens seulement dérivé : cause de soi signifierait «comme par une cause». Spinoza renverse cette tradition, et fait de la cause de soi l’archétype de toute causalité, son sens originaire et exhaustif. Il n’y en a pas moins une causalité efficiente : celle où l’effet est distinct de la cause, soit que l’essence et l’existence de l’effet se distinguent de l’essence et de l’existence de la cause, soit que l’effet, ayant lui-même une existence distincte de sa propre essence, renvoie à quelque chose d’autre comme cause d’existence. […]
Double renversement donc de la tradition. Il n’y a qu’un seul sens et une seule modalité pour toutes les figures de la causalité, bien que ces figures soient elles-mêmes diverses (cause de soi, cause efficiente des choses infinies, cause efficiente des choses finies les unes par rapport aux autres). Prise en son sens unique et dans sa seule modalité, la cause est essentiellement immanente : c’est-à- dire qu’elle reste en soi pour produire (par opposition à la cause transitive), et que l’effet ne sort pas davantage d’elle-même (par opposition à la cause émanative).» (Deleuze1981, p. 77-79)
Laerke note à la suite de Deleuze, que « si l’on construit la notion de causa sui, cause infinie par excellence, sur le modèle de la cause efficiente, nous concevons l’infini sur le modèle du fini, ce qui est la base même de toute pensée anthropomorphique. Or il n’est nul besoin d’avancer beaucoup dans la lecture de l’Éthique pour savoir à quel point Spinoza s’oppose à l’anthropomorphisme. Pour cette raison, dans l’ordre de la déduction spinozienne, la causa sui précède la cause efficiente : EId1 et EIp7 qui établissent la nature de la causa sui précèdent EIp25s et EIp28 où Spinoza explique le fonctionnement de la causa efficiens à partir de la causa sui.»
La causa sui est totalement positive : ce n’est pas parce qu’elle n’a pas sa cause dans autre chose que la substance est cause de soi, mais, inversement, parce qu’elle est cause de soi qu’elle n’a pas sa cause dans autre chose. (Laerke2009, p.177)
Dans la philosophie spinoziste les phénomènes individuels font parti de l’ordre universel de la causa sui. Cause et effet restent immanent à cette ordre universel et essentiel existant.
Per causam sui intelligo id cujus essentia involvit existentiam sive id cujus natura non potest concipi nisi existens.
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